La crise : finance ou prévoyance-point de vue d’un rural.

 

De mémoire de paysan, l’Albert Ceuze, il n’ avait jamais vu ça. Depuis qu’il a la télé en couleurs, achetée cash en grande surface le 1er juin 2010, l’Albert il taquine de la télécommande… il zappe, il zappe et il comprend tout de suite qu’on est en période de crise. Les informations, c’est son plat du jour, il se délecte des scandales financiers, des amourettes élyséennes, des comptes rendus des matches de foot et surtout il suit de près les élections.
Né en novembre 1947, l’Albert «  il a pas beaucoup étudié » mais il est resté à la ferme de sa famille qui elle-même, produit d’un héritage de cultivateurs qui remonte au XVème siècle. Pour lui qui n’a jamais quitté le hameau de la Montagne sur la commune de Crots, la télé c’est une aubaine.
Comme il le dit si bien : « on voit tout en surface, mais parfois on ne comprend pas ce qui se passe derrière le guichet ».

la prévoyance une vertu aux multiples usages.

En bon observateur de la crise, l’Albert, il s’inquiète un peu car il reçoit chaque mois sa maigre pension de retraite en €uro, alors qu’avant… c’étaient des Francs et puis la vie était moins chère.

Fort de son expérience de rural et fidèle aux traditions de ses aïeux, l’Albert il avait « mis à gauche » quelques billets dans une valise qu’il cachait sous son lit. Comme il n’avait jamais voyagé, c’était un bon prétexte pour y mettre quelque chose dedans. Quand l’€uro est arrivé, il a dû aller à Gap changer ses billets et mettre à bas sa cagnotte, lui qui avait si souvent mis des cochons au monde.

Arrivé à la banque avec sa valise, le 15 janvier 2002, le guichetier lui demanda s’il voulait ouvrir un coffre. Sans trop comprendre la situation, l’Albert lui répond : « en fin de compte, je viens changer mes vieux  billets pour des neufs. Mais attention, ne me faites pas une cote mal taillée ».

Au vu de l’air sérieux qu’il prenait en prononçant ses palabres, l’employé de banque lui versa son argent comptant, sans oublier le moindre centime.

L’Albert revint au village, abasourdi, car la valise qui contenait autant de billets était presque vide.
« Putain, c’est ça la dévaluation, on te refile moins de billets pour que tu dépenses plus ».

Le fermier comprit tout de suite que la bourse, « c’est pas de la tarte » et qu’il y aussi pas mal de faux jetons.

Endurci par son contact avec la civilisation de la numérisation, il comprend tout de suite que sur son compte, il n’y a que des numéros. Son argent ne s’est pas volatilisé mais s’est virtualisé.

Pour lui, rien ne vaut le liquide, ça circule et on le tient bien en main.

Pour l’Albert, la crise, purée c’est difficile à comprendre. Mais une chose est sûre, le bas de laine qu’il s’est fait avec la vente de ses œufs frais depuis l’été 1972, il n’y a pas touché.

Parce ce qu’au fond, même si on ne peut plus changer les billets ou les pièces, il pourra toujours les revendre à un collectionneur ou un antiquaire.

Comme quoi, dans les campagnes, épargne rime souvent avec prévoyance.
Une vertu qui vaut son pesant d’or.

 

D.L.

 

 

Author: la rédaction

Originaire de Manosque, ce petit fils d’herboriste et de charcutier a non seulement la main verte, mais également le goût bien prononcé. Journaliste, auteur régional et passionné par les traditions provençales, Didier a parfaitement su décrire dans « Douceurs d’autrefois » l’ambiance si chaleureuse des goûters préparés par nos grand-mères. Dans son premier ouvrage « Mémoires d’un Herboriste »-Equinoxe Editions- Didier a mis en valeur les préparations de tisanes, de cosmétiques et les senteurs à l’ancienne.

Share This Post On
Pin It